CP 03099

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Lionel Hauser à Marcel Proust le 17 mai 1916

(Cliquez le lien ci-dessus pour consulter cette lettre et ses notes dans l’édition numérique Corr-Proust, avec tous les hyperliens pertinents.)

Paris, le 17 mai 1916

Mon cher Marcel,

J'ai bien reçu ta lettre du 13 courant, et celle du 15 (?).

Je m'empresse de te dire, en réponse à la première, que je n'ai jamais été de nationalité portugaise[1]. Je suis sujet britannique étant né sur le sol britannique (lisez Gibraltar).

Ce premier point important une fois établi passons à la question du prêt de tes titres au Trésor français[2].

Pour ce qui concerne les 31 parts Société Civile de Suez que tu as rue Laffitte, je suppose que tu possèdes un récépissé comme pour les autres valeurs que nous avons retirées de chez ces Messieurs, auquel cas je te prie de me l'envoyer de suite, dûment acquitté par toi.

Je te fais mes excuses en ce qui concerne ton Hollandais, tes Saragosse et tes Nord de l'Espagne[3]. Si ces valeurs ont été comprises sur la liste que je t'ai adressée c'est parce que, leur vente n'ayant pas été réalisée par ma Maison, leur départ n'avait pas été constaté.

Comme suite à ton invitation, je me suis mis en rapports avec le Crédit Industriel et lui ayant exposé l'intérêt que je te portais depuis ma plus tendre enfance, j'ai cherché à obtenir la suppression de la commission sur l'avance qu'il t'a consentie[4].

Tout en se réservant de me répondre définitivement après examen attentif de ton dossier, ledit Établissement m'a laissé entendre qu'étant donné les circonstances actuelles il aimerait tout autant revoir son argent que réduire les conditions qui régissent ton compte. Je n'ai donc pas cru devoir attendre la réponse officielle dudit Établissement et me suis immédiatement rendu chez un de mes banquiers[5], lequel, eu égard à ma recommandation, se déclara disposé en principe, à se substituer au Crédit Industriel, à condition toutefois que les titres constituant la garantie de l'avance fussent à sa convenance.

Je suis heureux d'ajouter que l'Établissement en question se contentera de 5 ½ % d'intérêts par an, sans aucune commission. Si donc le transfert de ton avance à cet Établissement est faisable (ce qui dépendra du gage que nous pourrons lui offrir) tu auras réellement fait une bonne affaire.

Afin de me permettre d'établir à nouveau ta situation financière, et notamment en ce qui concerne le Crédit Industriel, je te prie de me fournir immédiatement, (en veillant surtout à ne pas laisser ta réponse sur ta table) le dernier extrait de compte courant reçu du Crédit Industriel ainsi que le dernier relevé de tes titres en dépôt chez celui-ci, que tu as dû recevoir probablement au commencement de l'année. Ceci je te prie de me l'envoyer immédiatement. Puis tu m'indiqueras exactement quelles sont toutes les valeurs que tu as réalisées depuis le 1er décembre dernier et quelle est ta situation vis-à-vis des différents coulissiers. As-tu liquidé tes différentes positions chez eux ou reste-t-il encore quelque chose en suspens ? Dans ce cas prière de m'adresser le dernier compte reçu de ces Messieurs.

Les renseignements concernant les ventes effectuées ainsi que les comptes des coulissiers peuvent m'être adressés par toi ultérieurement si tu n'as pas sous la main tous les renseignements nécessaires de façon à pouvoir les comprendre dans ta première lettre[6].

Tu comprendras que la seule difficulté que présente le transfert est de trouver dans ton portefeuille suffisamment de titres de premier ordre pour gager l'avance que devra consentir le nouvel établissement. Il faudra donc lui offrir un gage composé exclusivement de titres comme la Rente française, la Rente égyptienne, les Parts civiles de Suez, et quelques autres valeurs de ce genre, faute de quoi il ne sera pas possible de rembourser la totalité de l'avance[7].

En ce qui concerne tes Doubawaia Balka, il paraît que de temps en temps il se fait une transaction en Bourse de 25 ou 50 titres, mais comme le cours est très variable suivant que les titres sont offerts ou demandés, les prix pratiqués peuvent fluctuer entre 170 et 190. Je te prie donc de me dire si tu m'autorises à vendre la totalité de ces titres, auquel cas je te prie de me fixer une limite raisonnable. Bien entendu je ne forcerai pas le marché mais comme ces actions ne rapportent pas d'intérêts il serait pratique, en principe, de les liquider car cela ferait rentrer une centaine de mille francs qui diminueraient ta dette d'autant.

Si cependant cela te fait trop de peine de vendre ces actions au cours actuel et que tu croies qu'elles vont monter par la suite (ce qui est vraisemblable sans que l'on puisse prévoir à quel moment se produira la hausse) j'examinerai, dès que j'aurai tous tes renseignements si le revenu de ton portefeuille actuel, après déduction des intérêts réduits sur l'avance nouvelle, est suffisant pour te permettre de te maintenir à flot, auquel cas, rien ne s'opposera à ce que tu attendes les événements. Dans le cas contraire, je n'hésiterais pas à chercher à réaliser lesdites actions car cela diminuerait tes charges d'intérêts de 5 500 francs par an.

J'ajouterai, pour ta gouverne, que le fait de prêter au Trésor français tes Égyptiens et tes Suez ne t'empêchera pas de les vendre si tu t'y décides plus tard car le Trésor en échange des titres prêtés délivre des certificats qui seront cotés en Bourse. Il sera même possible de donner ces certificats en gage d'avances au lieu des titres eux-mêmes. Tu auras donc tous les avantages puisque tu ne mobilises pas ton argent et tu augmentes tes revenus de 25 %.

J'attends donc ta réponse par retour du courrier et si tu approuves mes conclusions (et que je trouve dans ton portefeuille un gage suffisant pour le nouvel Établissement) je te remettrai à la signature une lettre adressée au Crédit Industriel pour l'inviter à me remettre tous les titres qu'il détient sous ton dossier contre remboursement du solde de ton compte.

Bien affectueusement à toi.

[8] [9]

Notes

  1. Dans sa lettre du samedi 13 mai 1916, Proust avait qualifié Hauser de « natif d'un pays allié (Portugal) » (CP 03097 ; Kolb, XV, n° 33). [FP]
  2. Voir la lettre de Hauser du 12 mai 1916 : « notre Ministre des Finances vient de s'adresser aux porteurs de valeurs des pays neutres, les invitant à lui prêter certaines de ces valeurs pour lui permettre de se procurer du change. » (CP 03096 ; Kolb, XV, nº 32). [FP]
  3. Dans sa lettre du 13 mai, Proust répondait à Hauser, lequel lui avait suggéré de prêter ces valeurs au Trésor, qu'il les avait, « sur [s]on conseil, vendu il y a q. q. mois » : sur ces transactions opérées en novembre et décembre 1915, voir la note 3 de cette précédente lettre (CP 03097). [PK, FP]
  4. Sur l'avance de 218 000 francs que Proust avait obtenue en 1912 du Crédit industriel et commercial, il devait encore 184 000 francs à la fin février 1916, malgré la vente d'un grand nombre de valeurs pour tenter de rembourser cette dette. Les intérêts annuels sur ses soldes débiteurs s'élevaient à 8% (Gian Balsamo, Proust and his Banker: In Search of Time Squandered, Columbia, South Carolina, The University of South Carolina Press, 2017, p. 38). Dans sa lettre du 13 mai 1916, Proust se plaignait de devoir payer en outre « des "agios" assez obscurs » et demandait à Hauser de s'entremettre pour tenter de ramener ses intérêts au taux de 6%, qui était, semble-t-il, le taux officiel du crédit depuis 1915 (voir CP 03097, note 5). D'après la présente lettre de Hauser, le Crédit industriel et commercial ajoutait en effet aux intérêts des « frais de commission ». Voir ci-dessous, note 7, au sujet du montant des frais bancaires imputés chaque mois à Proust. [FP, FL]
  5. Il s'agit de l'agence parisienne de la London County & Westminster Bank. Hauser tait pour l'instant le nom de cette banque ; il ne le révélera qu'une fois la transaction conclue (CP 03123 ; Kolb, XV, nº 59). [FP]
  6. Voir la réponse de Proust dans sa lettre du mercredi 17 mai 1916 (CP 03100 ; Kolb, XV, nº 36). [FP]
  7. Entendons : si Proust ne peut déposer à la London County & Westminster Bank des valeurs de tout premier ordre en gage, cet établissement ne pourra pas rembourser au Crédit industriel et commercial la totalité de ce que Proust lui doit encore. Dans sa lettre du 25 mai 1916 (CP 03115 ; Kolb, XV, n° 51), Hauser établira un calcul précis de la dette de Proust auprès du Crédit industriel et du montant des valeurs boursières qu'il doit donner en gage au nouvel établissement pour obtenir le prêt qui servira à solder cette dette : fin février 1916, sur son avance initiale de 218 000 francs, il devait encore 184 000 francs ; grossi de 1300 francs par mois d'intérêts et de frais de commissions, son solde débiteur allait atteindre environ 190 000 francs fin mai. De plus, Proust a également au Crédit industriel et commercial une position de Bourse débitrice d'environ 9300 francs (les engagements « à terme » augmentés des intérêts moratoires, qu'il n'a pas encore fini de rembourser). C'est donc 200 000 francs qu'il doit emprunter auprès du nouvel établissement, fin mai 1916, pour se libérer définitivement du Crédit industriel et commercial. Mais pour obtenir ce transfert, il doit offrir en gage des valeurs sûres pour environ 270 000 francs, une marge de sécurité d'au moins 20% étant nécessaire. [FL]
  8. (Notes de traduction)
  9. (Contributeurs)